
Mais attention, hein, le bordel classieux, fréquentable oserait-on dire en notre époque pudibonde. On n’y croisait que des hôtes de marque, venus oublier en ces lieux les petits tracas de leur vie de notables. Les filles, aux toilettes superbes, servaient les meilleurs vins, s’employaient à distraire ces messieurs, et Madame, la patronne, veillait à ce que ses chers clients ne manquent de rien…
Mais voilà, un triste matin d’Avril 1946, Marthe Richard fait fermer toutes les vénérables maisons closes de France, et La Maison Tellier est elle aussi vidée de ses pensionnaires…
Presque 60 ans plus tard, Helmut et Raoul, deux gars mal rasés, rouvrent ses portes, dépoussièrent les fauteuils et s’installent entre ses murs défraîchis.
Puis un troisième arrive, un quatrième, et encore un autre, puis un autre… Parfois une amie leur rend visite. C’est qu’on y est bien, dans cette Maison, ça sent bon le vieux bois, et la vue par les fenêtres du deuxième est magnifique… Alors on s’installe, pour un temps ou pour longtemps, peu importe, la porte reste toujours ouverte.
Et puis un soir, en fouinant dans le grenier, Helmut découvre tout un tas d’instruments antédiluviens : banjo, guitares, bugle, trompettes, tambourin, grosse caisse, mandoline, contrebasse, …
Alors, depuis, dans la Maison, ça chante, ça souffle, ça tapote, ça gratouille, chacun dans son coin parfois, mais le plus souvent tous ensemble. Helmut, Raoul, Léopold, Alexandre et Alphonse Tellier se découvrent un goût commun pour le folk racé des cousins outre-atlantique.
La vue magnifique les inspire, et leur boucan prend vite forme, évoquant de grands espaces vaguement américains, sans doute, où l’on peut croiser des bandits en cavale, un joueur de banjo compulsif, des tueurs en mal d’amour, un mariachi forcené, des gamins solitaires un peu trop solitaires, des belles filles un peu trop belles… C’est que le vieux bois de la Maison a plein d’histoires à raconter, et les cinq Tellier d’adoption n’en perdent pas une miette, trop heureux de coller des mots français sur leur bande son yankee…
Enfin, un beau jour, la troupe a pris la route, et promène depuis son barda de place en place, certains soirs pour distraire les habitants d’une communauté reculée, certains jours pour fixer une partie de son répertoire foutraque sur bandes, puis repart, toujours, vers d’autres horizons.







